mercredi 8 février 2017

Tentative d'analyser la nouvelle carte de façon non partisane

L'annonce du second rapport de la Commission de la représentation électorale (CRE) a fait réagir hier après-midi. Nous savions depuis le rapport préliminaire, publié l'an dernier, que Montréal et la Mauricie allaient perdre chacun un siège, alors que la Couronne nord de Montréal et les Laurentides allaient en ajouter.

La question est: comment redessiner les limites des comtés sans causer trop de controverse?

C'est une tâche ingrate, car le climat partisan actuel laisse très peu d'espace aux opinions nuancées et réfléchies.

Article 16 de la loi électorale: « Chaque circonscription doit être délimitée de façon que, d’après la liste électorale permanente, le nombre d’électeurs dans une circonscription ne soit ni supérieur ni inférieur de plus de 25% au quotient obtenu par la division du nombre total d’électeurs par le nombre de circonscriptions. »

Exceptions: Îles-de-la-Madeleine (Annexe I de l'article 17).

Regardons quelques chiffres afin de déterminer si les décisions de la CRE sont justifiées et/ou justifiables.

D'abord, les grandes lignes du rapport concernant Montréal (je reviendrai à la situation en Mauricie dans un prochain billet):

  • La circonscription de Saint-Marie-Sainte-Jacques (Manon Massée, QS) est absorbée par ces trois comtés voisins: Mercier (Amir Khadir, QS), Hochelaga-Maisonneuve (Carole Poirier, PQ) et Westmount-Saint-Louis (Jacques Chagnon, PLQ). La nouvelle circonscription se nommera Ville-Marie.


  • Une partie de Mercer (Amir Khadir, QS) s'en va à Outremont (Hélène David, PLQ).
  • Notre-Dame-De-Grâce (Kathleen Weil, PLQ) absorbe l'autre moitié de Westmount-Saint-Louis et devient Westmount-Notre-Dame-De-Grâce.



Donc, au final, nous avons six circonscriptions au centre de Montréal qui en deviennent cinq. Est-ce que ces changements sont justifiés et justifiables avec des chiffres?

En 2014, la moyenne d'électeurs par comté était de 48102. Regardons le nombre d'électeurs dans ces six comtés en 2014 et l'écart, en pourcentage, par rapport à la moyenne nationale:


On remarque que, en effet, toutes les circonscriptions concernées dans cette nouvelle carte contenaient, en 2014, moins d'électeurs que la moyenne nationale. En redessinant ces six comtés pour n'en faire que cinq, nous nous retrouvons avec des comtés dont la moyenne s'approche de la moyenne nationale.

Alors pourquoi le tollé?

L'argument de Mme Massé est que les électeurs de Sainte-Marie-Saint-Jacques sont « différents » de ceux de Westmount-Saint-Louis (j'ose croire qu'elle parle de la langue maternelle). Et sur ce point, Mme Massé n'a pas tort, sauf que les électeurs plus francophones de SMSJ se trouvent vers le nord (Plateau-Mont-Royal) et l'est (Hochelaga-Maisonneuve). La fusion de la section sud-est de SMSJ avec le centre-ville n'est pas, en soit, si dramatique considérant que la ville de Westmount (à l'ouest) va se fusionner avec Notre-Dame-De-Grâce.

D'autant plus que, si on regarde la carte attentivement, le nouveau comté de Ville-Marie ne contient pas la ville de Westmount, mais bien le centre-ville.

(D'ailleurs, est-ce que l'argument de Mme Massé est réversible? Est-ce que les électeurs du centre-ville pourraient se plaindre de faire maintenant partie du même comté que le Village gai et le territoire de l'UQÀM?)

La question est: aurions-nous pu fusionner d'autres comtés, soit  plus à l'est ou à l'ouest de Montréal?

Regardons les chiffres de 2014 du côté ouest de Montréal:

On remarque que plus plusieurs comtés de l'ouest de l'île sont en fait au-dessus de la moyenne nationale. Même les limites du comté de Nelligan, à près de 21% au-dessus de la moyenne, ne seront pas changées. L'exception ici est D'Arcy-McGee et Mont-Royal qui sont, respectivement, à 15% et 10% sous la moyenne.

En regardant ces chiffres, on peut conclure que ces comtés - contenant une large fraction d'électeurs non francophones - ne sont certainement pas sur-représentés à l'Assemblée nationale (ni sous-représentés d'ailleurs).

Regardons la moitié est de Montréal (en excluant les comtés entourant Ville-Marie):

Encore une fois, les chiffres de ces comtés sont près de la moyenne nationale. Certes, nous pourrions dire que Pointe-aux-Trembles, LaFontaine et Viau sont bien en-dessous de la moyenne, mais aucun de ces chiffres ne se trouve hors des limites décrites par la loi. Et que remarque-t-on? La moitié est de Montréal (-5,0%) est mieux représentée que la moitié ouest (+3,9%).

Il est tout à fait normal pour Mme Massé d'être en colère contre la CRE - n'importe quel député le serait en apprenant que sa circonscription est démantelée - mais, soudainement, la circonscription du centre-ville de Montréal devient en jeu. La nouvelle circonscription de Ville-Marie contient encore le Centre-Sud, le Village gai et le Quartier latin (pour la plupart favorables à QS). Les politiques de Mme Massé et de son parti plairont sans doute à plusieurs étudiants de l'Université Concordia.

Hier après-midi sur Twitter, Amir Khadir a déclaré ceci:

Je réponds respectueusement à Amir Khadir que son accusation n'est 1) pas supportée par les chiffres des circonscriptions voisines, et 2) voici de quoi a l'air du vrai gerrymandering:


Il s'agit un des plusieurs comtés de Chicago dont la forme est absurde. Ça, c'est du gerrymandering.

Je vais ajuster le modèle pour qu'il tienne compte de ces nouveaux tracés. Mon impression initiale est que Ville-Marie deviendra un comté pivot entre QS et le PLQ.

De plus, comme Hochelaga-Maisonneuve était déjà un comté pivot entre le PQ et QS, la question se pose: est-ce que Mme Massé préférera se présenter dans ce comté? Carole Poirier du PQ l'avait emporté par seulement 1000 voix en 2014. Nous assisterons à toute une bataille.

J'analyserai la nouvelle carte électorale de la Mauricie sous peu (le comté libéral de Saint-Maurice est absorbé par les quatre comtés voisins). Certes, ce changement ne sera pas sans opposition, mais je crois que l'on peut affirmer qu'il sera moins controversé.


* * * * * * *

Qc125 sur Twitter: @Qc_125.

Qc125 sur Facebook: @Qc125